Aujourd’hui, c’est un peu mon anniversaire. Il y a cinq ans, jour pour jour, j’ai été publiquement accusée d’être escort girl. A l’époque, le slut-shaming, le revenge porn et le cyber harcèlement, toutes ces violences sexistes mises en lumière par les luttes féministes, n’étaient pas aussi connues qu’elles le sont maintenant.

Novembre 2012. Je milite dans Femen depuis plusieurs mois. Nous venons de mener une action lors d’une manifestation de Civitas, pour dénoncer leurs prises de position contre le Mariage pour Tous. Une semaine plus tard, je découvre que des sites d'extrême droite ont publié des articles et des photos de moi nue, disant que je suis escort girl. Tiens, c’est drôle, j’ai déjà été accusée de la même chose dans un tout autre contexte.

Mars 2011. En pleine crise d'inspiration, au chômage et désabusée, je suis à l'affût d'une idée de sujet truculente qui relance ma machine de piges. Façon putaclic. Je tombe par hasard sur un documentaire américain intitulé Dirty Money, the Business of High-end Prostitution, diffusé sur la chaîne américaine CNBC en 2008. Le film aux accents de journalisme gonzo s'intéresse aux motivations des clients d'escort girls et à leur parcours personnel. Pourquoi ces hommes font-ils appel à des escorts ? Qui sont-ils ? Que recherchent-ils ? Je décide de me lancer dans un projet similaire et de dresser des portraits de clients réguliers de prostituées. Je tombe sur un annuaire d'escort girls sur Google et me crée un profil mi-réel, mi-fictionnel. Je m'invente un personnage, des pratiques, des tarifs. J'ajoute des photos de moi, prises un an plus tôt par une amie journaliste et photographe (hahaha ma pauvre Marianne​, si tu avais su…). J'achète un téléphone mobile et ouvre une ligne téléphonique dédiée. J'attends. Rapidement, je reçois des dizaines de messages d’hommes avec qui j’établis le dialogue. Je tente de les mettre en confiance avec précaution, dans le but de les rencontrer.

Pas de chance, ma petite entreprise déplaît fortement à mon compagnon de l'époque. Pour lui, c’est évident, je suis une pute. Je lis souvent des articles qui traitent de la prostitution, je m’intéresse aux problématiques du travail du sexe, j’en parle régulièrement, je suis au chômage, j'ai besoin d'argent, j'ai le profil. Vu l’ambiance, j’interromps mon projet et le quitte. Une rupture qui ne sera pas de son goût, puisqu’elle débouchera quelques mois plus tard sur des violences physiques et une tentative d’étranglement, avec plainte, commissariat, et un simple rappel à la loi bien sûr.

Un an plus tard, quand la facho-sphère m’accuse d’être escort girl, inutile de dire que ça « ring a bell ». Les trolls exultent et pourrissent mes réseaux sociaux. J'incarne ce qu'ils abhorrent : une femme, féministe, qui s’oppose à leurs idées, vaguement « journalope » de surcroît. Pour couronner le tout, mes coordonnées personnelles sont jetées en pâture sur la toile. Une vidéo d’Alain Soral m’est consacrée (dans laquelle il révèle avoir été averti de ma puterie par mon ex), un clip de Kroc Blanc, rappeur nationaliste masqué et bien courageux, m’est dédié, et quand on tape mon nom dans Google « prostituée » et « escort girl » sont les uniques occurrences sur des dizaines de pages. Tout le monde me regarde comme une paria, mes employeurs, qui se désagrègent les uns après les autres, mon entourage, #LesGens. Ben oui, je suis une femme active sexuellement, j’ai fait des photos dénudées, je montre mes seins dans la rue, il faut dire que je cherche aussi (et je dois être un peu une malade mentale quand même).

Mes comptes Facebook et Twitter se transforment en mur d'invectives vomitoires. Des inconnus m'injurient par e-mail. Je me fais insulter et menacer à longueur de journée. On m'appelle sur mon téléphone portable, on me menace. Je change de numéro. Je reçois des appels sur mon téléphone fixe en pleine nuit : « Sale pute, on va te baiser. » On sonne à mon interphone : « Salut la pute, on vient te défoncer. » On sonne à ma porte : « On est là, baisse ta culotte, salope. » Je change de numéro de fixe. Je refuse de me tapir chez moi et de croupir dans la psychose. Je sors, la boule au ventre, épie les passants, voyant en chacun d'eux un agresseur potentiel, me pense suivie, tressaille au moindre bruit de pas. Je ne dors pas. Je vis en état d'alerte permanent. Je perds du poids, des cheveux et ce qui me reste de placidité.

Côté Femen, le mouvement refuse de se prononcer publiquement sur le sujet. Aucune des militantes ne me demande frontalement si je suis ou si j'ai véritablement été prostituée, mais je sens en permanence le doute dans leur regard, ce qui est bien pire. Heureusement, d’autres militantes féministes m'apportent leur soutien (merci pour toujours les meufs #YouKnowWhoYouAre #AmourSurVous <3).

Dans ces moments-là, on est seule, on a honte, on regrette d’avoir fait ce qu’on a fait. Mais quoi au juste ? Voulu faire un article pour payer son loyer ? Face à la police, aux avocats non formés à ces problématiques, notre parole est sans cesse dévalorisée, et la violence se rejoue.

Tout ça pour dire, que 5 ans plus tard, il est inadmissible de voir que ces violences sexistes demeurent impunies, que la parole des femmes est encore remise en doute (bien que les choses semblent lentement évoluer), que les plaintes n’aboutissent pas. J’étais adulte, insérée dans la société, entourée, et pourtant ça m’a profondément affectée. Imaginez le carnage sur une adolescente en pleine construction ? Sur une femme isolée, fragile, précaire, migrante ?

A toutes les femmes qui ont vécu des relations passées avec des partenaires violent.e.s, abusifs/ves, et ont du mal à se regarder en face, se sentent coupables, se détacher de certains schémas prend du temps, c’est un chemin. Comme le féminisme, la déconstruction et tout le toutim. Ces choix faits à un instant T d’une vie ne disent rien d’autre que #LaRouteEstLongue. Et c’est souvent en se prenant des parpaings qu’on se remet en question et qu’on grandit.

Aussi, merci et bravo aux associations, structures, individus qui bossent d’arrache-pied sur ces sujets dont le Collectif Féministes contre le cyberharcèlement​, le Centre francilien pour l'égalité femmes-hommes​, Paye Ta Shnek​, FeminismVsCyberBully, Association Mémoire Traumatique et Victimologie​, Féministes Plurielles​, et toutes celles et ceux que j’oublie et qui œuvrent dans le bon sens.

Last but not least, nous vivons encore dans une ère où traiter une femme de pute est la pire ignominie possible. Ça en dit long sur la putophobie intégrée qui lancine en chacun.e de nous.

Alors une fois n’est pas coutume, le combat continue.

  • 17 Novembre 2017