Je suis la première femme condamnée pour exhibition sexuelle en France.
 
Il y a 4 ans jour pour jour, j’ai mené une action individuelle torse nu et pro-avortement à l’église de la Madeleine à Paris avec Femen (dont je ne fais plus partie depuis 2014). Les cheveux ornés d’un voile bleu surmonté d'une couronne de fleurs, je me suis postée sur l’autel de l’église et ai brandi deux morceaux de foie de bœuf, symbole du petit Jésus avorté. Étaient peints "Christmas is canceled" dans mon dos et sur mon torse le slogan "344e salope", en référence au manifeste des 343 initié par des féministes en 1971, quand l’IVG était illégal, et qui s’exposaient alors à des poursuites pénales.
 
A l’époque, en Espagne, un projet de loi du gouvernement Rajoy envisageait de restreindre le droit à l’avortement. Le texte prévoyait d’annuler la loi de 2010 autorisant l’IVG jusqu'à 14 semaines et 22 semaines en cas de malformation du fœtus, pour l’autoriser uniquement en cas de grave danger pour la vie ou la santé physique/psychologique de la femme ou de viol. A la même période, à Strasbourg, le Parlement refusait de reconnaître l'IVG comme un droit "européen". À Dublin, plusieurs dizaines de milliers d'intégristes religieux manifestaient dans les rues contre l'IVG. Au Texas, une loi interdisait l'avortement au-delà de 20 semaines de grossesse. Aujourd’hui encore, ce droit est sans cesse remis en cause. Aux Etats-Unis, en Europe et aussi ici, en France.
 
C’était une action silencieuse et pacifique de 2 minutes, qui consistait à prendre des photos et dont le seul but était de dénoncer les positions l’église catholique et son ingérence dans la liberté des femmes à disposer de leur corps. J’avais attendu que l’église soit vide et avais pris soin de ne pas interrompre une messe.
 
Pourtant, le curé de La Madeleine a porté plainte contre moi pour exhibition sexuelle et le 17 décembre 2014, le Tribunal de grande instance de Paris m’a condamnée à un mois de prison avec sursis et à verser à l’Eglise 2 000 euros de dommages et intérêts et à payer 1 500 euros de frais de justice. J’ai fait appel de cette décision. Le 15 février 2017, la cour d’appel de Paris a confirmé la décision de première instance et ma condamnation. Je me suis alors pourvue en cassation et attends aujourd’hui le verdict.
 
Pendant des années, j’ai perçu la nudité comme un outil politique ou artistique. Mais cette condamnation m’a fait réaliser que c’était un combat en soi.
 
Je me suis rendue compte que ce n’était pas forcément le contenu de mon action qui posait problème mais le simple fait que mon propos existe. La société a réduit mon militantisme à un aspect psychologique et invalidé mon engagement en le dépolitisant. Alors que je souhaitais dénoncer une violence sexiste, mon geste a été commenté et analysé de manière sexiste. Pour résumer, une féministe qui se bat pour le droit à avorter se voit traiter d’exhibitionniste.
 
La dernière condamnation pour outrage à la pudeur publique, loi remplacée en 1994 par l’exhibition sexuelle, remonte à 1965 et concerne une jeune femme qui avait joué au ping pong topless sur la Croisette à Cannes, un geste dépourvu d’intention politique.
 
J’étais féministe avant cette action, le suis toujours aujourd’hui et le serai encore demain. Seins nus, j’ai défendu la même cause qu’habillée, celle des femmes. Chacun.e est libre de développer sa propre vision du féminisme et d’opter pour le mode d’action qui lui correspond le mieux. Certaines associations organisent des manifestations et défilent dans la rue, d’autres écrivent des tribunes ou distribuent des tracts. J’ai fait tout ça et n’ai pas décidé du jour au lendemain de descendre manifester topless dans la rue. Il s’agit d’une décision raisonnée et politique qui vise à éveiller à des questions de société et non à m’exhiber avec une intention sexuelle.
 
Ces procès posent notamment la question de l'égalité entre les femmes et les hommes à user de leur torse nu comme outil militant. En effet, quand des militants écologistes se dévêtissent pour protester contre la construction de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes ou que des intermittents du spectacle se dénudent pour interpeller les pouvoirs publics, tout le monde comprend que leur démarche est politique et personne ne les taxe d'exhibitionnistes. Alors pourquoi cela serait-il différent pour des femmes qui manifestent pour défendre leur droit à disposer de leur corps ? Est-ce que les seins sont un organe sexuel ? Les seins des femmes sont-ils plus "sexuels" que ceux des hommes ? Nos disparités biologiques ne justifient pas la domination masculine et une application différente de nos droits.
 
Pourtant en France, en 2017, une femme torse nu dans l’espace public peut être arrêtée et condamnée alors qu’un homme ne le sera pas. Son tort ? Etre une femme dotée d’un corps et choisir d’en faire ce qu’elle veut.

  • 20 Décembre 2017