Journalisme | Février 2018

 

Vous l’aurez remarqué, la parole des hommes est omniprésente dans notre monde, souvent au détriment de celle des femmes. Et pourtant, certaines paroles masculines restent rarement entendues. Tourné fin 2017 en Martinique, ce documentaire nous plonge au cœur de ces silences, à travers la quête de D’ de Kabal, cofondateur du groupe Kabal, qui a marqué la scène rap durant les années 1990, auteur, metteur en scène et « chercheur en écrit et oralité ».

Après avoir créé plusieurs spectacles sur la déconstruction du masculin, dont L’homme-femme / les mécanismes invisibles, D’ lance en février 2016 des Laboratoires de déconstruction et redéfinition du masculin par l’art et le sensible, groupes de paroles non-mixtes réservés aux hommes. L’artiste initie d’abord « ce projet individuel qui ne peut que se transformer en projet de société » à Bobigny (93), où il vit, puis à Villetaneuse (93), Kourou, en Guyane, et Fort-de-France, en Martinique, d’où il est originaire.

En Martinique, comme ailleurs, les hommes livrent une parole inédite. En échangeant autour de l’intime, du désir et de la notion de consentement, et avec l’art comme fil rouge, ils tentent de se défaire des injonctions de la société à être un « vrai homme » pour construire un « homme véritable », en phase avec sa sensibilité profonde.

Dans le contexte actuel de #BalanceTonPorc et #MeToo, ce film démontre que la question du consentement et du désir dépasse largement les clivages de genre, transcende les différences culturelles et que la déconstruction du masculin constitue l’une des clés de l’égalité. 

 

LES AUTEURS

C’est par le biais de Madame Rap, premier média en France dédié aux femmes dans le hip hop, que D’ de Kabal et Éloïse Bouton se rencontrent en 2016. En tant qu’homme artiste issu du rap, l’artiste se reconnaît dans le projet de la journaliste et militante féministe. Tous deux commencent alors à réfléchir à des moyens de créer des ponts et des espaces communs de travail sur les questionnements qui les habitent. A l’époque, D’ de Kabal, qui travaille depuis plusieurs années à l’écriture de spectacles autour des problématiques de genres, vient de lancer ses Laboratoires de déconstruction et redéfinition du masculin par l'art et le sensible.  Ce dispositif étant nouveau, l’artiste rencontre des difficultés à échanger sur le sujet avec des personnes suffisamment conscientes de la nécessité de déconstruire les modèles de références, tant masculins que féminins. Et lorsqu’il parle de consentement masculin, il n’est pas rare que ses interlocutrices/teurs ne comprennent pas de quoi il s’agit…

Il demande alors à Éloïse Bouton de développer une version féminine de son projet, afin de la proposer à un public de femmes à Villetaneuse, en Seine-Saint-Denis, mais aussi à Kourou en Guyane. La finalité, réunir les groupes de parole féminins et masculins en un laboratoire mixte pour faire converger les propos échangés.

Dans ces laboratoires mixtes, Éloïse Bouton découvre des hommes hétérosexuels qui parlent de désir, d’érection et de sexualité, sans fanfaronner ou dissimuler leur fragilité derrière des postures de domination, de connivence ou d’humour gêné. Il lui apparaît dès lors évident que D’ de Kabal et elle travaillent à des endroits différents, mais sur des problématiques similaires.

Pour le fondateur des laboratoires, ce travail commun marque un tournant dans son approche de différentes problématiques. Le regard d’Éloïse Bouton et son expérience importante avec des groupes de paroles féminins le conduisent à préciser sa réflexion et à penser en profondeur ses dispositifs réservés aux hommes. Le binôme qu’ils forment devient un moteur dans leurs recherches respectives : la façon dont le curseur bourreau/victime peut se déplacer, les questions relatives aux mécanismes de conditionnement et de stéréotypes de genres, la part de violence inhérente en chacun.e, sont autant de sujets sur lesquels leurs expertises respectives s’emboîtent, résonnent, font écho et composent ensemble.

De son côté, la militante féministe trouve dans ces laboratoires un intérêt majeur, comme un miroir aux travaux historiques sur le consentement et le désir féminins et la (re)construction d’un soi libéré du regard masculin ou des systèmes de domination. En quinze ans d’expérience associative, c’est la première fois qu’elle rencontre des hommes qui s’emparent de ces sujets de l’intérieur. Car la force et la particularité des participants à ces laboratoires résident avant tout dans leur position d’ « agents doubles » : ils questionnent la domination masculine, tout en faisant a priori  partie du camp des dominants. Il lui semble alors essentiel de parler de ce regard, qui apporte un éclairage nouveau, précieux et complémentaire sur l’oppression des femmes.

Ainsi, lorsqu’au début de l’année 2017, la journaliste propose à D’ de Kabal de co-écrire un documentaire sur ces groupes de parole, c’est tout naturellement qu’il accepte de porter à l’image ce travail et de le présenter à un plus grand nombre. Car si ces laboratoires balayent les injonctions sociétales qui oppressent autant les femmes que les hommes, ils proposent aussi des solutions pour les dépasser, sortir des clivages et de la binarité, et promettent une autre société, égalitaire. D’apparence utopique, il s’agit en fait d’une démarche très concrète, puisqu’elle part de la sensibilité de chacun.e, de l’intime, et brasse des notions qui nous concernent tou.te.s, au-delà de nos différences culturelles, sociales et identitaires.

 

Éloïse Bouton

 

Journaliste, autrice, militante féministe et LGBT+, Éloïse Bouton travaille notamment pour Causette, Cheek et Brain Magazine. Elle est également la fondatrice de Madame Rap, premier média en France dédié aux femmes dans le hip hop.

 

D’ de Kabal

 

Cofondateur du groupe Kabal, qui a marqué la scène rap durant les années 1990, D’ de Kabal s’investit depuis 2006 dans le théâtre. Avec sa compagnie R.I.P.O.S.T.E., il écrit et met en scène une dizaine de spectacles, notamment autour des rapports hommes/femmes. En 2016, il lance des laboratoires de déconstruction et redéfinition du masculin par l’art et le sensible. 

 

INFOS

LE BRUT DE NOS SILENCES

Documentaire – 52 minutes – 2017

Diffusion : Mardi 6 mars 2018 à 23 h sur France Ô

Réalisation : Adrien Benoliel

Production : ROCHE Productions

Lien disponible sur demande

Télécharger le communiqué de presse du film

 

  • 19 Février 2018