Billets | Décembre 2017

 
 
 
Je suis la première femme condamnée pour exhibition sexuelle en France.
 
Il y a 4 ans jour pour jour, j’ai mené une action individuelle torse nu et pro-avortement à l’église de la Madeleine à Paris avec Femen (dont je ne fais plus partie depuis 2014). Les cheveux ornés d’un voile bleu surmonté d'une couronne de fleurs, je me suis postée sur l’autel de l’église et ai brandi deux morceaux de foie de bœuf, symbole du petit Jésus avorté. Étaient peints "Christmas is canceled" dans mon dos et sur mon torse le slogan "344e salope", en référence au manifeste des 343 initié par des féministes en 1971, quand l’IVG était illégal, et qui s’exposaient alors à des poursuites pénales.
 
A l’époque, en Espagne, un projet de loi du gouvernement Rajoy envisageait de restreindre le droit à l’avortement. Le texte prévoyait d’annuler la loi de 2010 autorisant l’IVG jusqu'à 14 semaines et 22 semaines en cas de malformation du fœtus, pour l’autoriser uniquement en cas de grave danger pour la vie ou la santé physique/psychologique de la femme ou de viol. A la même période, à Strasbourg, le Parlement refusait de reconnaître l'IVG comme un droit "européen". À Dublin, plusieurs dizaines de milliers d'intégristes religieux manifestaient dans les rues contre l'IVG. Au Texas, une loi interdisait l'avortement au-delà de 20 semaines de grossesse. Aujourd’hui encore, ce droit est sans cesse remis en cause. Aux Etats-Unis, en Europe et aussi ici, en France.
 
C’était une action silencieuse et pacifique de 2 minutes, qui consistait à prendre des photos et dont le seul but était de dénoncer les positions l’église catholique et son ingérence dans la liberté des femmes à disposer de leur corps. J’avais attendu que l’église soit vide et avais pris soin de ne pas interrompre une messe.
 
Pourtant, le curé de La Madeleine a porté plainte contre moi pour exhibition sexuelle et le 17 décembre 2014, le Tribunal de grande instance de Paris m’a condamnée à un mois de prison avec sursis et à verser à l’Eglise 2 000 euros de dommages et intérêts et à payer 1 500 euros de frais de justice. J’ai fait appel de cette décision. Le 15 février 2017, la cour d’appel de Paris a confirmé la décision de première instance et ma condamnation. Je me suis alors pourvue en cassation et attends aujourd’hui le verdict.
 
Pendant des années, j’ai perçu la nudité comme un outil politique ou artistique. Mais cette condamnation m’a fait réaliser que c’était un combat en soi.
 
Je me suis rendue compte que ce n’était pas forcément le contenu de mon action qui posait problème mais le simple fait que mon propos existe. La société a réduit mon militantisme à un aspect psychologique et invalidé mon engagement en le dépolitisant. Alors que je souhaitais dénoncer une violence sexiste, mon geste a été commenté et analysé de manière sexiste. Pour résumer, une féministe qui se bat pour le droit à avorter se voit traiter d’exhibitionniste.
 
La dernière condamnation pour outrage à la pudeur publique, loi remplacée en 1994 par l’exhibition sexuelle, remonte à 1965 et concerne une jeune femme qui avait joué au ping pong topless sur la Croisette à Cannes, un geste dépourvu d’intention politique.
 
J’étais féministe avant cette action, le suis toujours aujourd’hui et le serai encore demain. Seins nus, j’ai défendu la même cause qu’habillée, celle des femmes. Chacun.e est libre de développer sa propre vision du féminisme et d’opter pour le mode d’action qui lui correspond le mieux. Certaines associations organisent des manifestations et défilent dans la rue, d’autres écrivent des tribunes ou distribuent des tracts. J’ai fait tout ça et n’ai pas décidé du jour au lendemain de descendre manifester topless dans la rue. Il s’agit d’une décision raisonnée et politique qui vise à éveiller à des questions de société et non à m’exhiber avec une intention sexuelle.
 
Ces procès posent notamment la question de l'égalité entre les femmes et les hommes à user de leur torse nu comme outil militant. En effet, quand des militants écologistes se dévêtissent pour protester contre la construction de l’aéroport Notre-Dame-des-Landes ou que des intermittents du spectacle se dénudent pour interpeller les pouvoirs publics, tout le monde comprend que leur démarche est politique et personne ne les taxe d'exhibitionnistes. Alors pourquoi cela serait-il différent pour des femmes qui manifestent pour défendre leur droit à disposer de leur corps ? Est-ce que les seins sont un organe sexuel ? Les seins des femmes sont-ils plus "sexuels" que ceux des hommes ? Nos disparités biologiques ne justifient pas la domination masculine et une application différente de nos droits.
 
Pourtant en France, en 2017, une femme torse nu dans l’espace public peut être arrêtée et condamnée alors qu’un homme ne le sera pas. Son tort ? Etre une femme dotée d’un corps et choisir d’en faire ce qu’elle veut.

  • 20 Décembre 2017

"C’est quoi pour toi l’engagement ?"

Aujourd’hui, une ado de 14 ans m’a posé cette question.

J’ai commencé par lui répondre que c’était le fait de s’investir dans une cause à laquelle on croit, de prendre des risques pour la défendre, sans pour autant se mettre en péril, de se battre pour un projet ou un objectif qu’on s’est fixé. Et en parlant, j’ai réalisé à quel point je supportais de moins en moins le manque d’engagement dans tous les domaines de la vie. Pire, l’engagement de posture, celui que l’on publicise pour flatter l’ego et que l’on laisse à la porte de chez soi.

Ce discours ambiant de l’indigné-de-tout-mais-rien-à-foutre-de-rien, cette inclinaison à ne poser aucune hiérarchie de valeurs dans la vie, sauf quand ça nous arrange (pour justifier que notre viol était pire que celui du voisin, que la discrimination homophobe qu’on subit est plus hardcore que les violences sexistes que se mange la voisine, ou pour s’arranger avec nos contradictions d’altermondialistes bouffeurs de paras.)

En politique, où/qui sont les personnes qui tiennent leur ligne de bout en bout against all odds sans rester sourdes aux remarques et partages extérieurs, capables de poursuivre un combat, de conserver leur intégrité tout en évoluant et en se remettant en question ?

En amitié, où/qui sont les personnes qui ne considèrent pas parfois leurs ami.e.s pour acquis, qui travaillent à préserver le lien, sans s’encombrer de relations historiques, vestiges du passé incongrus dans le présent, maintenus par habitude, flemme ou bassesse ? Qui n’a jamais eu des ami.e.s faire-valoir, bouche-trous, complaisance, jalousie, mépris, réseau, défonce ou kleenex ? Qui n’a jamais reçu sans donner ? Qui s’attache vraiment à connaître, écouter et prendre soin des autres, à les regarder pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’on aimerait qu’ils soient ? Qui ne s’est pas un jour accommodé de cet.t.e ami.e raciste, homophobe, misogyne, agresseur/euse "qui a aussi plein de qualités à côté" ?

En couple, il y a celles et ceux pour qui l’engagement se résume à une exclusivité scellée par un bout de papier, à payer moins d’impôts, diviser un loyer par deux, enfanter (parce que sinon que faire ?) et passer sa vie aux côtés d’une personne sans plus vraiment savoir pourquoi, qui mentent, blessent, dissimulent, fuient, s’arrangent avec eux-mêmes, restent sans s’investir, démissionnent sans partir, par lâcheté, confort ou accoutumance. Ceux pour qui l’engagement est façade, qui prônent le respect à tout-va et ne se respectent pas eux-mêmes, qui ne se battront jamais pour cette conjointe qu’ils aiment, qui ne quitteront jamais ce conjoint qu’ils trompent, parce que "c’est ça la vie à deux".

D’autres qui se planquent derrière des concepts et invoquent le couple libre ou le polyamour comme engagement suprême, au nom de la liberté et de la coolitude, qui s’inscrivent dans des rapports de force et de domination, consomment les individus comme ils changent d’iPhone, qui n’affrontent rien, ne construisent rien, si ce n’est un semblant de relation qu’il faudrait leur envier, pour qui poser des limites et fixer des règles signifie avoir un balai dans le cul ou être intégriste et qui, quand on le leur signifie, nous renvoient à des arguments moraux ("toi qui montres tes seins dans les églises, t’es hyper réac en fait !"),

Il y a aussi ceux qui bradent tout, leur intimité, leurs émotions, leurs idées, leur sexualité, qui ont remisé leur courage au grenier et le sortent pour les coups de gueule quotidiens en 140 signes ou au jardin partagé du quartier le dimanche aprèm, qui élèvent des enfants sans transmettre, leur inculquent silencieusement leur non-engagement, qui font tout (ou plutôt rien) par peur du regard des autres, de déborder, de sortir du moule, d’être bruyant, de détonner, de ne pas être aimé, d’occuper l’espace tout en restant à sa place.

Pourtant, il existe des personnes "engagées". Plein. Et même si le mot est galvaudé, je voudrais les remercier, car à leur endroit, à leur manière, intime, profonde, absolue, fragile aussi, elles s’impliquent, se risquent, font, disent, parfois sans que grand-monde ne le remarque. Mais moi, (je suis loin d'être la seule), je vous vois, et vous avez toute mon admiration. ✊

  • 04 Décembre 2017