Féminisme | Février 2016

Des Femen au tribunal pour "exhibition sexuelle" : la loi est-elle sexiste ?, 24 février 2016

La journaliste et féministe Éloïse Bouton - par ailleurs ex-membre de Femen - fustige le puritanisme des législateurs qui n'auraient pas, à l'époque, osé écrire noir sur blanc «masturbation», ou «parties génitales». Elle-même, qui critique l'imprécision de la loi, dit en avoir subi les effets délétères : elle a été le 1er février 2014 la première femme en France condamnée pour «exhibition sexuelle»...

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  • 24 Février 2016


Le 20 décembre 2013, je mène une action seins nus pro-avortement à l’église de La Madeleine à Paris avec Femen – mouvement que je quitte en février 2014. Deux semaines plus tard, je suis placée pendant huit heures en garde à vue pour exhibition sexuelle suite à une plainte déposée par le curé de l’église.

Le 17 décembre 2014, le Tribunal de Grande Instance de Paris me condamne à un mois de prison avec sursis, 1 500 euros d’amende et 2 000 euros de dommages et intérêts à verser à l’église. Je fais immédiatement appel de cette décision et attends toujours la date de mon procès.

Le 29 mai 2014, Deborah de Robertis réalise une performance nue et jambes écartées devant L’Origine du monde de Gustave Courbet au Musée d’Orsay afin d’incarner le point de vue du modèle et de lui redonner un rôle actif. Guy Cogeval, le président de l’établissement, dépose plainte pour exhibition sexuelle, mais l’artiste luxembourgeoise ne sera pas poursuivie.

Le 16 janvier 2016, elle réalise un happening similaire devant le tableau Olympia de Manet, présenté dans le cadre de l’exposition "Splendeurs et misères. Images de la prostitution 1850-1910", au Musée d’Orsay. Elle est interpellée pour exhibition sexuelle et passe 48 heures en garde à vue avant d’écoper d’un rappel à la loi.

Éloïse Bouton : Quelles similitudes perçois-tu entre nos deux démarches ? Je "montre" mes seins alors que tu "montres" ton sexe. Dans l’imaginaire collectif, on pourrait penser que la monstration des organes génitaux constitue un délit plus grave. Pourtant, j’ai été condamnée alors que tu ne l’as pas été. Comment te l’expliques-tu ?

Deborah de Robertis : Je te considère comme un modèle dans le sens où tu incarnes ce qui pèse sur les militants et artistes qui utilisent leur corps pour s’exprimer aujourd’hui. Pour moi, il est donc fondamental de soutenir ton combat pour modifier la loi sur l’exhibitionnisme. Cette riposte qui consiste à remettre en question la loi, je la lis comme un renversement des rapports de pouvoir. À mon sens, c’est la plus belle et la plus juste des positions à adopter en réponse à une condamnation qui va contre toute idée de liberté d’expression. Je n’ai pas été condamnée par la justice, mais le musée d’Orsay se sert systématiquement de sa position et de cette loi pour manipuler l’opinion publique. En portant plainte pour exhibition sexuelle, ils nient publiquement mon statut d’artiste et condamnent mon travail en occultant l'aspect politique et artistique. D'autant plus que l'exhibition sexuelle est une perversion.

D'ailleurs, je suis restée en garde-à-vue pendant 48 heures, ce qui est très long. Ce n'est pas le pire : je n’ai pas pu m’exprimer en arrivant au poste car contrairement à la première garde à vue en 2014, cette fois ils ont poussé l'humiliation jusqu'à me faire passer devant trois médecins différents et sont allés jusqu’à me faire passer une nuit en psychiatrie pour une évaluation. La deuxième consultation a eu lieu très tard pendant la nuit en compagnie de deux aides soignants alors que je venais de passer de longues heures en garde à vue et que j’étais épuisée. La médecin en charge après m’avoir écouté parler de ma démarche artistique a ordonné de me prescrire des médicaments contre mon gré au cas où "je n’arriverais pas à dormir". Elle m’a confié pendant l’entretien ne rien connaître à l’art et effectivement, j’ai été traitée comme une déséquilibrée alors que je suis simplement une artiste qui s’exprime librement. Ils m’ont laissé passer une nuit entière dans une pièce fermée avec un homme qui hurlait dans la pièce d’ à coté sans savoir si j’allais retourner en garde à vue ou si je serais internée le lendemain, mais je savais que ce serait l’un ou l’autre. Je n'ai pas eu le droit de contacter mon avocat sous prétexte que c'était à présent la parole du médecin qui primait.

Me sentir ainsi impuissante, isolée sans aucune défense possible à été d'une grande violence. En gros, ils ont posé une épée de Damoclès au dessus de ma tête : seraient-ils capables de m'interner pour me censurer lors d’une prochaine performance ? C’est le Musée d’Orsay qui est en grande partie responsable de cette confusion en criminalisant volontairement un geste d’émancipation directement en lien avec le thème de leur propre exposition. Le paradoxe est qu’ils osent présenter une exposition qui dénonce également le carcan dans lequel étaient oppressées les femmes prostituées de l'époque et qu’ils accusent publiquement une artiste d’exhibition sexuelle, incapable de supporter la critique que le corps d’une femme nue vient mettre en évidence.

EB : Pendant des années, j’ai perçu la nudité comme un outil politique ou artistique. Mais après ma condamnation en 2014, j’ai réalisé que c’était un combat en soi. Partages-tu ce point de vue ?

DR : Oui. En tant qu’artiste qui travaille sur le "point de vue" du modèle nu, je dois lutter pour rendre visible ce "regard" car l’amalgame qui est fait entre la nudité artistique et l’exhibition sexuelle met un voile sur le cœur de ce qui est mis en jeu dans mon travail. Nous sommes conditionnés à voir le "modèle nu" comme l’objet du regard, or, dans mon approche l’objet du regard, c’est ce que voit le modèle : donc littéralement les visiteurs, les gardes, l’institution, les policiers…

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EB : En quoi le film fait-il partie intégrante de ta performance ? Qu'est ce que cet objet apporte de plus à ton geste ?

DR : Il est intéressant de noter qu’un amalgame similaire a été fait dans la réception de mes deux performances. Le geste a été systématiquement attribué au fait de dévoiler son anatomie ou son corps. L’obsession de la nudité et le voyeurisme que cela enclenche empêche de voir le geste, qui est de renverser le point de vue du modèle nu dans le cadre de l’institution. Ce qui, dans les faits, revient à renverser les rapports de pouvoir et bousculer le règlement du musée.

L’objet film - comme tout mon travail vidéo et photographique - est placé au second plan dans la réception du spectateur. Cela vient du fait que ce qui est pris pour objet n’est pas l’objet film, mais la nudité féminine. À ce sujet, j’ai été plusieurs fois invitée à exposer mon corps dans des lieux d’art, ce que j’ai refusé. Ceci est révélateur du fait que l’on se trompe d’objet. Cela est très clair dans la réception du Musée d’Orsay qui porte plainte pour exhibition sexuelle au lieu de se soucier des images que je suis entrain de tourner avec ma caméra go-pro. Lors de mon arrestation, la seule chose qui m’a fait peur est que l’on censure le film. Mais ces images ont été considérées comme complètement anecdotiques par rapport au scandale de la nudité. Pourtant, un regard qui enregistre est bien plus inquiétant qu’un corps de femme nue.

EB : Je me suis rendue compte que ce n’était pas forcément le contenu de mon action qui posait problème mais le simple fait que mon propos existe. La société a réduit mon militantisme à un aspect psychologique et invalidé mon engagement en le dépolitisant. Alors que je souhaitais dénoncer une forme de sexisme, d’invisibilisation ou de violences faites aux femmes, mon geste est commenté et analysé de manière sexiste. Penses-tu subir le même traitement ?

DR : Oui. Mon invitation récente sur France Inter est un exemple qui illustre parfaitement ce type de traitements : ils m’ont invitée parmi d’autres personnes pour exprimer mon point de vue sur un thème qui serait lié à mon travail mais une fois sur place, j’ai constaté qu’en réalité le thème était "mon cul" car l’émission était intitulée "Exhib’  au musée" dans une tentative de parallèle avec ma récente performance artistique à Orsay. Ils se sont évidemment gardés de me révéler le titre, parce que j'aurais bien entendu décliné leur invitation. Ce qui se trame en hors champ est qu’ils m’ont invitée en tant qu’artiste, mais dans les faits ils m’ont littéralement donné le statut "d’objet de la discussion". Il ont également mis un point d'honneur à appeler mon geste au Musée "performance sexuelle" pendant toute l'émission. Ils se sont acharnés à essayer de décrédibiliser mon geste avec des arguments ouvertement sexistes et sans fondement. Si je subis ce type de traitements en tant qu’artiste, c’est parce qu’en incarnant ce sexe ouvert de l’Origine du monde, j’incarne toutes les femmes. Ce traitement ne m’est pas personnellement adressé, cette violence inconsciente est activée par la position que je prends dans mon travail en réincarnant des modèles féminins universels.

Il y a un parallèle à faire avec ton action à la Madeleine où tu incarnes seins nus le modèle de la Vierge. D’après moi, ta condamnation pourrait être : "un troc politique" - expression de la philosophe contemporaine Geneviève Fraisse - mettant le doigt sur le cœur du problème : "La femme sert à autre chose qu’elle-même, telle serait la limite indépassable du mouvement contemporain du devenir sujet des femmes. Si elle aide à vendre, la femme peut vendre toutes sortes de choses, et pas seulement des biens de consommation, des produits. Elle peut aussi permettre la transaction d’idées, troc politique bien souvent ; elle peut également être l’incarnation d’une difficulté, la solution d’un problème. Dans ce cas, c’est son instrumentalisation qui la marque dans son objectivation. » (repris dans A côté du genre, sexe et philosophie de l'égalité, Lormont, Le Bord de l'eau 2010).

EB : Partout sur la planète, des militantes féministes et des artistes choisissent de se dévêtir. La plupart d’entre elles se heurtent aux mêmes incompréhensions sociétales, juridiques et idéologiques, et ce, dans tous les pays, qu’ils soient religieux ou non. Pourquoi as-tu choisi la nudité comme mode d’expression ? Avais-tu imaginé que tes performances susciteraient autant de réticences ?

DR : La nudité dans mon travail est un uniforme nécessaire pour aborder le sujet du modèle nu. Je n’avais pas imaginé qu’elle puisse être utilisée par l’institution pour censurer mon point de vue.

EB : Pour ma part, j’ai choisi de militer seins nus comme recours ultime pour me faire entendre. Chacun développe sa propre vision du féminisme et opte pour le mode d’action qui lui correspond le mieux. Certaines associations organisent des manifestations et défilent dans la rue, d’autres écrivent des tribunes ou distribuent des tracts. J’ai fait tout ça, avec l’impression de ne jamais être vraiment prise au sérieux. Je n’ai pas décidé du jour au lendemain de descendre manifester topless dans la rue et il ne s’agit pas d’un geste naturel, mais d’une décision raisonnée et politique qui résulte, entre autres, d’une lassitude devant l’indifférence de la société face aux modes d’action traditionnels. Seins nus, j’ai défendu la même cause qu’habillée, celle des femmes. Mais cet acte est souvent perçu comme futile ou dépourvu de fond. Pourquoi d’après toi ?

DR : J’y vois un lien avec la position de modèle nu que j’ai choisie de prendre dans mon travail, c’est-à-dire la position de la "femme objet" par définition ; celle qui est exposé et pas celle qui expose. Notre regard est conditionné à appréhender la nudité féminine de cette façon, c’est pourquoi, par exemple, dans mon film : "le modèle à la caméra" je filme nue. Le spectateur pourrait penser que je m’expose, mais en réalité ce sont les artistes que j’expose. Dans mes deux performances au Musée d’Orsay, j’utilise le même dispositif, le spectateur pourrait penser que je m’expose mais en réalité j’expose le Musée d’Orsay. La philosophe Geneviève Fraisse met en évidence ce rapport ancestral entre nudité féminine et vérité. C’est cette vérité révélée par la nudité féminine dans l’église de la Madeleine pour toi, ou à Orsay dans mon cas, qui est condamnée symboliquement par le tribunal dans ton cas et par le Musée dans le mien.

EB : Je suis la première femme condamnée pour exhibition sexuelle en France. La dernière condamnation pour outrage à la pudeur publique, loi remplacée en 1994 par l’exhibition sexuelle, remonte à 1965 et concerne une jeune femme qui avait joué au ping pong topless sur la Croisette à Cannes. Selon toi, pourquoi la société actuelle ne fait-elle pas la distinction entre un geste politique ou artistique et un geste dénué de ces intentions ?

DR : Tant que la loi sur l’exhibition sexuelle servira d’outil pour fermer la bouche aux militants et aux artistes il y aura des amalgames ; c’est pourquoi le combat que tu mènes est d’une grande importance.

EB : Je poursuis mon combat en collaboration avec mon avocat Tewfik Bouzenoune pour changer la loi sur l’exhibition sexuelle. Et toi ? En quoi la réception de tes performances a-t-elle influencé ton travail d’artiste ?

DR : L’utilisation de la nudité dans l’espace public et la force des réactions qu’elle enclenche m’a révélée des vérités qui d’abord semblent vouloir me freiner mais qui m’ouvrent les yeux sur notre société contemporaine et sur la nécessité de continuer mon travail aujourd’hui. La réception de mon travail ne fait qu’amplifier la nécessité de le faire exister.

EB : Aujourd’hui, en France, une femme peut être reconnue coupable d’un acte, alors qu’un homme ne le sera pas, et ce simplement à cause de son corps. Comment faire bouger les choses ?

DR : Comme tu le fais en luttant pour redéfinir la loi sur l’exhibition sexuelle et en continuant à se mettre nue si tel est le message à faire passer. Ma façon de lutter consiste à faire reconnaître « le nu » que je mets en jeu dans l’espace public comme étant de l’art en défendant le point de vue de cette nudité, toujours. Ce point de vue est singulier et ne peut être réduit à la nudité comme si nous disions tous la même chose avec nos corps.

Propos recueillis le 9 février 2016

© Éloïse Bouton

  • 09 Février 2016